Dans un conseil municipal, il y a aussi des combats symboliques à mener.
Celui de la nomination du nouveau stade en est un, et il me paraissait
important de faire entendre une voix différente qui tranche avec le
conservatisme sans idée de la majorité.

Cette bataille fut perdue, mais je l’ai mené avec le soutien des autres
élus Couleurs Couzon.

“Je ne sais par où commencer mon message et partager avec vous mes réflexions quant à ce choix, qui sans me surprendre vraiment, m’interroge sur les raisons qui vous ont amené à faire cette proposition.

Permettez moi de mettre de côté pour l’instant l’argument qui dirait que tous les anciens maires de Couzon ont eu droit à leur plaque. C’est une tradition, je la respecte mais j’y reviendrai.

J’en viens donc à mon propos principal.

En août 2019, le Président Emmanuel Macron a lancé un appel aux maires de France à nommer des lieux en hommage aux combattants venus notamment d’Afrique, pour débarquer sur les plages de France en août 1944 et jusqu’ici invisibles et oubliés de notre mémoire collective.
De ce discours est né, en 2020, une commission de personnalités, d’élus et de chercheurs, chargés de dresser une liste de 300 à 500 noms de femmes et d’hommes pouvant faire résonance en France, dans toute sa diversité, mais jusqu’ici ignorés.
Cette commission, présidée par l’historien Pascal Blanchard, a rendu un recueil de 318 noms à l’usage des élus territoriaux que nous sommes.
Car oui, c’est au maire et au conseil municipal que revient cette prérogative et donc la responsabilité paysage de la mémoire.

Le paysage de la mémoire, heureuse et belle définition de cette lourde mais réjouissante charge qui nous incombe.

318 noms donc.
Tous méritants.
Pourquoi est ce que je vous dis cela ?
Combien de noms de femmes aujourd’hui sur les plaques de rues couzonnaises ? Zéro
Combien de noms issus de la diversité comme on dit, sur les plaques de rues couzonnaises ? Zéro.
Lorsque nous attribuons un nom à une artère ou à un équipement, nous sommes responsables du paysage de la mémoire collective de notre village, de notre pays.
Quelle réponse et quelle image donnons-nous aux petites filles qui ne voient aucune femme représentée dans notre village ?
Comment peuvent-elles rêver y figurer un jour si elles n’ont pas d’exemple ?
Quelle réponse donnons-nous à nos habitants français avec des origines ultra-marines ou étrangères quand ils ne voient pas à Couzon la mémoire de l’action glorieuse de leurs ancêtres au service de notre pays ?
Aujourd’hui, nous leur donnons la réponse de la tradition et de la perpétuation séculaire qui empêche ces gens-là de se voir représenter dans un village qui est le leur autant que le nôtre.

Et c’est un homme, blanc, de 50 ans, né de parents français qui vous dit cela.

Si tout cela ne vous convainc pas, alors j’avance plus loin mon argument.

Nous devons donner son nom à un stade, c’est bien cela ? Qui plus est un stade qui sera occupé entre autres mais majoritairement par une des plus anciennes associations du village : le GOSC football auquel je redis mon attachement malgré tout ce que certains voudraient faire croire.
Un stade occupé par un club dont l’équipe fanion est une équipe féminine, dans une région qui abrite aujourd’hui la plus grande équipe de football féminine de l’histoire : l’Olympique Lyonnais.
Une équipe dont les joueuses sont aujourd’hui des exemples d’une rare puissance auprès des jeunes filles et même de la jeunesse tout entière.

Et malgré tout cela, nous continuons à les ignorer. Wendy Renard, Amandine Henry, Camille Abily, Eugénie Le Sommer, 14 fois consécutives championnes de France, quintuples championnes d’Europe. Faudra t-il attendre que vous soyez mortes pour qu’un village de 2600 âmes à 15 km du lieu de vos exploits ait le courage de vous rendre hommage ?

Sans doute, puisqu’à la place, nous sommes sur le point de choisir pour le nom de ce stade, celui du grand-père de notre maire actuel.
J’ai beaucoup de respect pour Pierre Veron, que j’ai un peu connu et qui était, je crois et à en écouter les anciens, un homme de grande valeur. J’ai souvenir d’un homme d’autorité voire austère mais juste et exemplaire. Mais je ne crois pas qu’on se souvienne de lui comme d’un amoureux du sport et du monde associatif. Je dis cela poliment et respectueusement, il avait de nombreuses qualités mais pas celles là.
Alors pourquoi ce choix qui va à l’encontre de l’élan de diversité qui doit nous saisir et qui va à l’encontre de l’adéquation entre la personnalité honorée et le lieu choisi. Je n’ose donc croire qu’il existe d’autres raisons plus personnelles et qui vont à l’encontre de l’impartialité dont doivent faire preuve des élus républicains.

Alors, pour finir, je m’adresse à toi Patrick.
Crois-tu que cette nomination, sous ton mandat, soit le meilleur moyen de rendre hommage à ton grand-père ?
Crois-tu que la respectabilité indiscutable de ton grand-père ne souffrira pas, avec le temps, du fait que le nom de cet équipement ait été donné uniquement sous l’impulsion de son petit-fils, que la petite histoire couzonnaise ne retiendra au bout du compte que seule sa descendance a été capable de lui laisser une place sur nos édifices ?
As-tu aussi peu confiance dans tes successeurs pour que, quand le temps sera venu et de manière républicaine, ils ou elles puissent à leur tour et sans ton influence, continuer cette tradition couzonnaise de laisser à ces anciens maires une trace sur ses plaques de rue ou ses bâtiments ?

J’en appelle à ce conseil pour repenser cette proposition et sa portée symbolique dans un temps troublé par la défiance à l’égard de l’impartialité des politiques de tout niveau, mais aussi marqué positivement par la revendication des femmes et des minorités à leur part méritée mais ignorée d’histoire nationale.

Il est encore temps de changer d’avis. Nos actes d’élus, aussi symboliques soient-ils que la dénomination d’un terrain de football, sont des marqueurs importants, des messages envoyés à une jeunesse parfois en manque de repère et plus généralement à une société qui réclame exemplarité et représentativité.

Je vous remercie.”